pomme pin parier autrement

13.05.2017

Parier autrement sur la forêt !

L’économie forestière française, veuve du FFN !

La forêt crée en France 10 fois plus de valeur ajoutée induite à son aval (la filière) qu’à l’amont (la sylviculture et l’exploitation forestière). Mais l’aval de la filière ne peut prospérer sans un « amont forestier » efficace et dynamique.

Or, l’investissement forestier est réputé trop différé dans le temps, trop « rustique », trop peu « bancable » et trop soumis aux aléas climatiques et aux pressions sociétales pour sembler par lui-même économiquement « auto-porteur » aux yeux des investisseurs… sauf exception.

D’où, traditionnellement, la forte imprégnation « publique » de la politique forestière. D’où le FFN (Fonds forestier national) aussi, bien sûr…

Car aucune politique forestière dynamique et durable, dans aucun pays, n’a jamais pu être développée sans un soutien public ou para-public important et continu, soutien qui est fondé sur une reconnaissance nationale consensuelle du poids stratégique du couple forêt-bois.

La France a connu une telle politique pendant 40 ans (le Fonds forestier national). Mais celle-ci s’est étouffée dans les années 1990 avec la disparition « politique » de cet instrument durable, malgré la budgétisation éphémère et partielle de ses aides qui a suivi. Toute la dynamique forestière vertueuse et visionnaire qui avait ainsi été créée depuis la guerre semble aujourd’hui devenue sans lendemain. Le renouvellement de nos ressources forestières n’est plus assuré

Et c’est ainsi que la forêt française présente, depuis plus de 20 ans, un déficit annuel d’investissement de l’ordre de 300 M€/an (reboisement, conversion des peuplements, équipements, protection…). On peut d’ailleurs estimer que 20 à 30 % seulement des investissements qui seraient indispensables sont aujourd’hui réalisés ! « L’immeuble forestier se lézarde, vieillit, et ne se renouvelle pas… ».

La forêt française ne peut donc plus, de ce fait, être considérée comme durable… (et ce n’est pas ici affaire d’écologie, mais bien d’économie…).

Il « manque » ainsi, par exemple, 50 000 ha/an de plantations ou de replantations nouvelles (notamment en essences résineuses, mais aussi en peupliers) pour assurer le simple équilibre durable des classes d’âge de nos forêts, pour garantir et stimuler les récoltes futures, pour alimenter nos industries et pour relancer l’emploi local. Nous importons dans le même temps l’équivalent de 10 Mm3/an de bois résineux en produits dérivés, et c’est là le principal bilan matière négatif de notre déficit commercial.

La sylviculture et le reboisement, poutres maitresse de la filière !

Alors, quand la forêt va mal, la filière va mal. La mobilisation des ressources ligneuses dépend, principalement, avec l’appel des marchés, de la dynamique de la sylviculture et du reboisement, qui sont aujourd’hui largement anesthésiés en France… La compétitivité de nos entreprises (sciage, trituration, xylochimie et bois-énergie) dépend aussi dès lors, pour une grande part, de la mobilisation de ces ressources… Et l’on ne doit jamais oublier que le reboisement de 1 hectare permet, en moyenne, de mobiliser immédiatement, ex ante, 200 m3 de petits bois issus des peuplements feuillus secondaires préexistants. Ce serait autant de chances pour nos entreprises de la trituration, de la xylochimie et de la bioénergie. Mais ce sont malheureusement autant de chances qui ne sont plus mises à profit…

La sylviculture et le reboisement sont donc les poutres maîtresses d’une filière forêt-bois qui se veut durable. Tant d’excuses ont été invoquées pour justifier nos faiblesses ! Mais face à cet enjeu sylvicole et socio-économique, ne nous trompons pas d’alibi ! Le morcellement forestier est une contrainte, certes, mais il n’est pas LE handicap majeur que beaucoup invoquent comme une excuse fatale. 10 Mha de nos forêts appartiennent à seulement 400 000 propriétaires et sont gérés par 150 gestionnaires, ONF et coopératives compris : il s’agit donc en fait des 2/3 de notre forêt, qui produisent plus des deux tiers de la récolte forestière annuelle, et dont la structure de gestion n’a rien à envier à la forêt privée québecoise…

Mais, quelle que soit la structure de nos forêts, le ralentissement de la sylviculture et du reboisement freine la mobilisation, handicape les entreprises et menace la pérennité même de cette ressource renouvelable aux multiples aménités « gratuites » (environnement, eau, énergie, carbone, emplois…).

Non, ne nous trompons pas d’alibi ! Les vrais obstacles à la relance de la dynamique sylvicole tiennent surtout, de la part de l’État comme des professionnels, à des défauts d’imagination, d’audace et de stimulation financières (adaptation fiscale, ingénierie financière, titrisation, valorisation des externalités, obstruction « verte », mécanismes assuranciels…).

Relancer la machine !

Pour relancer alors « la machine à renouveler, à planter, à rajeunir et à mobiliser » les ressources de nos forêts, en visant en particulier à réanimer le reboisement en résineux (dans le monde, les plantations occupent 7 % des surfaces forestières et produisent le tiers de la production forestière commerciale mondiale… avec un effet carbone majeur), un ou des instruments financiers et économiques nouveaux doivent être inventés, ou ré-inventés, car cet enjeu n’est plus aujourd’hui à la portée des seuls sylviculteurs !

* On ne recréera certes pas un autre FFN, (ce fonds « public » était en fait auto-alimenté par les professionnels de la 1ere transformation du bois). Le FFN prenait par exemple en charge la moitié des coûts de plantation, ou plus, avec des aides ou des prêts à très long terme et à très bas taux, voire parfois même différés !

* On ne pourra pas non plus (sauf événement de force majeure) compter sur des appuis directs de l’État pour soutenir de tels investissements, à si longue échéance, et dans un contexte d’économies budgétaires strictes ! Mais à défaut d’aides directes, une stratégie fiscale imaginative et dédiée s’impose, qui soit stimulante pour les investissements, plus que pour le patrimoine. Parmi les ressorts qui ont pu, en effet (dans le passé), et qui pourraient demain recréer la confiance et relancer la dynamique des investissements forestiers, une fiscalité forestière proactive est incontournable, pour peu qu’elle soit « créative » et « économique », tant pour encourager des modes de gestion plus dynamiques que pour pénaliser l’inaction.

Cette fiscalité, malgré le DÉFI travaux mis en place, est loin d’être suffisante aujourd’hui, ni assez puissante. Elle reste encore largement patrimoniale, et trop stérile d’un point de vue économique. Or, le besoin minimum d’investissements forestiers annuels supplémentaires, nous l’avons vu, atteindrait en France + 300 M€ /an (un hectare de reboisement, avec ses entretiens, peut coûter de 3 à 5 000 € avec un temps de retour sur investissement de plusieurs dizaines d’années). Reconnaissons alors que, face à un tel enjeu, notre fiscalité forestière n’est pas suffisamment orientée vers une « dynamique de création de valeur », non plus que vers une modernisation et un renouvellement de nos bioressources.

La réflexion et la concertation fiscales sur la forêt devraient être ainsi ré-ouvertes en urgence, prioritairement, activement, en recherchant une sorte de « contrat fiscal de progrès » conforme aux intérêts prioritaires de la Nation.

* Les fonds de placements et l’assurance vie, également, pourraient utilement être mobilisés, moyennant un peu d’ingénierie créative de financement, via la titrisation de certains investissements. Le reboisement (résineux), en effet, constitue bien un investissement hautement rentable, et titrisable, si on le considère intelligemment, et sans le charger du poids du foncier ! (N.b. des fonds bancaires et d’assurances sont déjà mobilisés bien sûr, via les investissements patrimoniaux des investisseurs institutionnels par exemple. Mais ces investissements sont largement guidés, en fait, par la valeur foncière et patrimoniale des immeubles acquis. Ce ne serait pas le cas avec la titrisation de « l’usufruit » du reboisement).

* Pour accompagner ces investissements, on doit aussi chercher (à nouveau) à utiliser la valorisation du « carbone », cette nouvelle « monnaie d’échange » captée « gratuitement » par la forêt et stockée par le bois. Les interprofessions FBIE (France Bois Industries Entreprises) et FBF (France Bois Forêt) l’ont tenté en 2014 (projet de fonds carbone forestier, FFSC-Fonds forestier stratégique carbone), mais sans succès malheureusement, lors de la mise aux enchères des quotas carbone du marché européen ETS (Emission Trading Scheme).

Il ne faut pas renoncer à un tel projet de valorisation de l’externalité carbone de nos forêts ; au contraire, car les conditions futures vont évoluer, après la COP 21 notamment. Ce projet forestier peut en effet revendiquer une nouvelle légitimité et l’urgence de son financement (qui pourrait être limité peut être à 100 M€/an par exemple). La nouvelle stratégie bioéconomique présentée en février par le Gouvernement, met d’ailleurs cette question des externalités tout en haut des priorités. Car la forêt est en effet une véritable « pompe à carbone atmosphérique » (comme le sont les sols et l’agriculture), mais à la condition qu’elle soit gérée, exploitée et renouvelée par l’intervention du sylviculteur. La forêt française absorbe ainsi, et neutralise chaque année, plus de 100 MtCO2, soit 4 tonnes de CO2 par seconde, ou soit encore l’équivalent de près du quart des émissions françaises annuelles de gaz à effet de serre. (N.b. les produits de la filière bois prolongent en outre, en aval, le « puits de carbone » forestier à hauteur de 1 tCO2/m³, et ils rentrent dans le cycle vertueux des bio-produits renouvelables et sobres, tandis que les sous produits en fin de vie permettent la production de près de 10 Mtep/an de bioénergies renouvelables).

Mais pour matérialiser toutes ces vertus, répétons le sans cesse face aux tenants de la « forêt sanctuaire », les peuplements doivent être « activement » exploités, régénérés et replantés… D’où l’idée du « juste retour » financier, plaidée à juste titre par les professions pour la sylviculture, au titre du principe du « dépollueur – bénéficiaire ». A défaut, sachons que l’accumulation continue d’un « stock de bois sur pied » dans nos forêts, même si elle peut séduire des militants sans mémoire de « l’écologisme », est la source d’une « obésité » forestière accrue et dangereuse ! (N.b. les arbres morts ou délaissés finissent d’ailleurs par relarguer dans l’atmosphère leur CO2, voire même du méthane, sans aucun bénéfice collectif mais avec par contre un coût climatique très élevé !).

* D’autres instruments de la « nouvelle économie » peuvent encore accompagner et faciliter une stratégie de sylviculture volontariste. Ce serait le cas de l’achat à terme de bois sur pied (testé en 1992 sous la démonination des OAD-offre d’achat différé), ou de la mise en place de certificats de mobilisation par exemple. La politique forestière française a besoin, aujourd’hui, d’économistes, de fiscalistes et de financiers… Nos ingénieurs ne le sont malheureusement pas !

Pour conclure

Nous avons parlé de la forêt, de son renouvellement, de ses investissements, du reboisement et de sa mobilisation… Nous avons donc parlé de sujets cruciaux et d’enjeux durables, tant la survie de la forêt et les approvisionnements des industries en dépendent, au même titre indirectement que les emplois.

Les options qui précèdent sont véritablement de nature politique et stratégique (comme l’était le vote parlementaire qui fut à l’origine du FFN en 1946 !). Vingt ans de négligence publique et « d’incompréhensions écologiques » ont conduit la forêt française et sa filière en zone de danger.

Nous n’avons pas besoin de prouver qu’une filière bois « off-shore », sans ressources locales, n’aurait pas de sens en France. Mais il faut aussi dire haut et fort que ces ressources forestières ne se renouvellent pas et ne se récoltent pas toutes seules !

Même si les idées et les « a priori » de toutes sortes ne manquent pas, il pouvoir gérer et populariser la forêt, non pas comme un « sanctuaire », mais bien comme une richesse cultivée, productive et durable. Car des perspectives bioéconomiques productives de la forêt sont véritablement des « options durables », et probablement les seules d’ailleurs. Elles sont fondées sur des orientations à caractère économique, elles sont bonnes pour le « bilan carbone » de la France et elles offrent en même temps des garanties pour un véritable bénéfice social, en emplois et en ressources.

Quoi de plus durable alors ? Car elles sont aussi, quoiqu’on puisse en dire, le meilleur gage du maintien à long terme de vrais équilibres écosystémiques et territoriaux soutenables, garantissant une protection « utile » et acceptable des forêts qui soit admise et soutenue par les populations, car reconnue d’utilité commune. Ayons donc le courage d’assumer enfin, en termes de politique forestière (fût-ce à l’encontre du discours « écologiquement » et médiatiquement correct), que le reboisement, notamment résineux et en peupliers, est bien une priorité stratégique et durable pour notre pays.

Nul doute alors que, l’ingénierie économique, juridique et financière aidant, la sylviculture, le reboisement, la mise en marché contractuelle du bois et de la biomasse, et finalement la mobilisation et la valorisation durables des ressources forestières, puissent redonner du « souffle » et de la crédibilité à la filière forêt-bois française dans son ensemble.

C’est d’ailleurs ce qui mettra notre forêt en position forte pour se « placer » en toute légitimité sur les marchés du carbone, comptabilisables en flux et en stock, lesquels marchés ne manqueront pas de se matérialiser tôt ou tard, et de se tourner « naturellement » d’ailleurs vers … la forêt et ses industries de valorisation.

Une chose est alors certaine : Une stratégie « forêt-bois » attentiste et fataliste n’est plus de mise !

C. Roy – Le CLUB des Bioéconomistes