Climat_ça_chauffe

13.08.2015

La bioéconomie et le climat

La bio-économie, c’est la transformation des produits de la photosynthèse végétale en aliments, matériaux, bases chimiques, fertilisants organiques et bio-énergies. Elle peut remplacer partiellement et sobrement l’usage de ressources et de productions épuisables d’origine fossile (pétrole, gaz, charbon…). Ces « filières vertes », sobres et pourvoyeuses d’emplois et d’innovations, abordent avec d’excellentes performances les différents marchés des matériaux, de la chimie, des fertilisants et des énergies (compétitivité, bilans énergétiques, bilans CO2, emplois…).

Alors, même si l’agriculture et la forêt, avec leurs bio-filières, constituent bien des secteurs émissifs de gaz à effet de serre / GES, comme les rapports successifs du GIEC le montrent dans une vision partielle, toutes ces bio-filières sont d’abord et avant tout des sources exceptionnelles et sans égal d’absorption de CO2 atmosphérique, (puits), de fixation et de stockage du carbone via la photosynthèse, ainsi que des solutions sobres de substitution d’usages à des ressources fossiles.

La bio-économie fut, tout au long de l’histoire, le fondement de notre civilisation avec l’eau, le vent et les minéraux, afin de fournir à l’homme, outre son alimentation (une autre forme d’énergie… !), des produits divers et des énergies indispensables, infiniment variés. Après les deux révolutions industrielles du 19e siècle, nées du charbon puis des hydrocarbures (au détriment de la biomasse…), la France a fait à nouveau le pari de la bio-économie, notamment depuis les années 1980, puis clairement depuis 2003. Les gouvernements successifs ont en effet misé, dès les années 2000, sur un développement accru des usages de la biomasse pour l’énergie, les matériaux et la chimie : c’est le choix du « carbone vert », choix qui vise à la fois à réduire l’empreinte carbone de l’économie française, à conforter l’indépendance énergétique du pays, à trouver les voies d’une nouvelle croissance verte et à ouvrir de nouveaux marchés diversifiés pour notre agriculture et notre sylviculture tout en favorisant l’innovation, l’emploi et le développement des territoires.

Face à la diversité de ces biofilières, qui toutes opèrent plus ou moins en concurrence à partir des mêmes bio-ressources pour contribuer à la maîtrise du changement climatique et des bilans énergétiques, on comprend toutefois qu’il soit fondamental d’évaluer et d’organiser tous les besoins et tous les marchés de ce « carbone vert », qui ne font que croître. La recherche de mécanismes de gouvernance et de synergies entre ces filières, entre leurs professions et parmi les administrations concernées (agriculture, énergie, industrie, écologie…) est donc indispensable pour réussir à « ne pas déshabiller Paul en habillant Pierre… », ceci en optimisant l’allocation et le renouvellement des bio-ressources..

Car ces valorisations du « carbone vert » pèsent lourd! Elles alimentent, en France, d’ores et déjà, environ 5% des marchés globaux de l’énergie, de la chimie et des matériaux de notre pays, et beaucoup plus encore pour ce qui concerne le bois et le papier (lesquels correspondent, par exemple, à 10% des matériaux de construction et à 20% des emballages et 100% des supports d’écriture et d’impression).

Partant de ces 5% de parts de marchés, un objectif global de 10% (soit un doublement) de l’économie « bio-sourcée » est visé à l’horizon 2030 , où la biomasse devrait supporter en outre plus de 50% de nos ambitions énergétiques renouvelables. Toutes ces valorisations de la biomasse présentent enfin un potentiel et des externalités positives très importants, notamment en termes d’emplois.

Depuis les années 2003 et 2010, ces feuilles de route (qui sont évolutives et principalement orientées vers l’énergie) sont donc en vigueur en France et en Europe. Le Paquet énergie climat 2020 / 2030 porte des engagements de résultats contraignants pour la France v.s. L’Union Européenne. L’objectif du facteur 4 en revanche, à l’horizon 2050, n’est qu’indicatif et volontaire pour les Etats . Mais dans les deux cas, la bio-économie prend une place croissante dansces perspectives futures

. Que ce soit donc pour répondre aux enjeux de l’horizon 2020, puis 2030 ou 2050, ou aux échéances du « paquet énergie-climat » européen et du « Facteur 4″, la France ne part pas de rien, notamment depuis la « renaissance » de la bio-économie dans les années 1980, puis, surtout, depuis qu’une politique résolue fut adoptée en France après 2003, comme nous l’avons vu (NB. plan bio-carburants, plan bio-combustibles, plan chimie du végétal…).

La France se situe depuis, en effet,et sur tous ces marchés, pour ces technologies et dans ces stratégies de développement, parmi les cinq pays les plus « bio-économiques » au Monde certainement, avec les Etats Unis, le Brésil, la Chine et l’Allemagne .

Outre l’agro-alimentaire (CA de 140 mds €/an et 400 000 emplois) et la filière bois traditionnelle (CA de 35 mds €/an et 200 000 emplois), de nouvelles filières de la bio-économie se sont développées depuis 20 ans (neo-matériaux, chimie, carburants, bio-combustibles) . Et ces néo- filières « pèsent » déjà, en France, 14 milliards de chiffre d’affaires annuel et 70 000 emplois supplémentaires, avec de l’ordre de 2000 nouvelles entreprises créées.… Nous prévoyons précisément le doublement de ces performances à l’horizon 2030, et leur quadruplement à l’horizon 2050 (facteur 4)!

Alors, avec neuf ou dix milliards d’habitants-consommateurs annoncés sur notre planète au milieu de siècle, il est certain que tous les pays, dont la France en particulier, ont et auront une obligation pressante de produire beaucoup, « dans les champs comme dans les bois », puis de mobiliser et de valoriser durablement des ressources croissantes de productions alimentaires, de biomasse et de « carbone vert ».

La productivité agricole et forestière est donc appelée à redevenir un axe stratégique majeur du concept de développement durable, fût ce à l’encontre des dogmes écologiques en vigueur. « L’économie verte » doit en effet véritablement être mise au service d’une nouvelle croissance soutenable adaptée aux besoins de 10 milliards d’habitants.

-« Produire beaucoup » sera donc de plus en plus une obligation, ne serait-ce que pour l’alimentation et le bois, mais aussi pour l’adaptation de l’agriculture et de la sylviculture au changement climatique. C’est également un enjeu fondamental pour la régulation climatique.

-Mais nous devrons nous imposer également de produire sobrement, en préservant notamment les sols, et ceci tout en diversifiant dans le même temps nos systèmes de mise en valeur des terres pour une plus grande résilience.

On mesure plus nettement l’énorme potentiel d’atténuation et de substitution des émissions des GES que détiennent les biofilières…

Si l’on convertit en « équivalent CO2 », avec recul et simplicité, les données actuelles et futures qui sont présentées précédemment pour les biofilières, on peut parvenir à évaluer avec approximation les impacts et les bilans « carbone » des filières bois énergie et biogaz, biocarburants, bio-matériaux et chimie biosourcée (effets stockage de carbone et substitution de GES).

Notons que, hormis pour les biocarburants (ACV) , de tels calculs n’ont jamais été effectués rigoureusement, ni publiés officiellement. C’est donc avec prudence que les chiffres suivants peuvent être proposés ici pour la France, sommairement :

>>> La filière bois énergie (biogaz compris) substitue de fait, actuellement, 9 Mtep/an nets d’hydrocarbures en évitant l’émission annuelle d’environ 35 M tonnes de CO2 (1 tep # 4 tCO2). Nous pouvons considérer prudemment, pour le bois énergie (biogaz compris), à l’échéance 2030, une perspective de substitution nette d’hydrocarbures qui atteindrait 13 ou 14 Mtep/an, soit # 55 Mt CO2 évités à cet horizon!:

>>> Les biocarburants, avec un rendement énergétique global de leur filière de 200% à 300% selon les productions. (NB. Ce même rendement n’est que de 80% pour les carburants fossiles…), substituent de fait, actuellement, et en valeur nette, # 1,5 Mtep/an d’hydrocarbures en évitant l’émission annuelle d’environ 6 M tonnes de CO2 (1 tep # 4 tCO2) … L’objectif 2020/2030 viserait globalement à doubler ces objectifs de production, y compris peut être avec la 2e génération attendue pour ces produits. Il en résulte une perspective probable de substitution nette d’émissions pouvant aller jusqu’à l’équivalent de 12 Mt CO2 (pour 4 à 5 Mtep brutes produites annuellement).

>>> La filière bois-fibres matériaux transforme en France 35 Mm3 /an de bois français (récolte forestière annuelle de bois d’oeuvre- 22Mm3- et de trituration-13Mm3-), auxquels s’ajoutent environ 10 Mm3/an de bois-fibres importés.

Les rendements matière des process de transformation de cette filière sont de l’ordre de 50% à 60% (recyclage des co-produits en panneaux et pâtes compris) ce qui peut permettre d’évaluer à 25 Mm3/an environ les volumes annuels bruts de produits finaux en bois-fibres qui sont effectivement mis en oeuvre chaque année (charpentes, construction, agencements, emballages, cartons, outils, etc…). Sachant que 1 m3 de bois équivaut à une tonne de CO2, c’est ainsi un stock additionnel brut (hors déconstruction) de # + 25 MtCO2 qui se trouve immobilisé chaque année, et pour des durées variables, dans les produits du bois.. On peut avancer (à titre d’hypothèse) que l’économie nette d’émissions par substitution pourrait atteindre alors, en moyenne, 1,5 t CO2 par m3 de bois mis en oeuvre, soit, ici, environ 35 MtCO2/an. environ.

L’objectif 2020/2030 pourrait viser globalement pour le bois matériau et l’industrie de la cellulose à augmenter de 150% les résultats ci dessus de la filière, (ce qui reste élevé, vu le contexte). Ceci conduit aux prévisions plus modérées qui suivent , vers 2020/2030 :

-une perspective plus probable de développement de +130 à +140% de la filière.

-une augmentation proportionnelle du stockage de CO2 dans les produits- bois (en passant par exemple de 25 MtCO2 à 35 MtCO2/an) ,

-une augmentation également proportionnelle de l’effet de substitution au niveau des émissions ( en passant par exemple de 35 MtCO2 à 50 MtCO2 /an)

>>> L’approvisionnement de la filière chimie du végétal, composites et fibres occupe, à la production, 400 000 ha environ de grandes cultures variées (amylacés, textiles, oléagineux, betteraves, etc…), pour aboutir à des productions de matières premières utiles et valorisables de 1 à 1,5 Mt/an et pour déboucher à l’aval sur 5 à 7% de parts de marché en approvisionnement dans les principaux secteurs de la chimie, de la cosmétique, des polymères et des composites.

Par approximation, ces filières permettraient une réduction d’émissions par substitution de l’ordre de 5 tCO2 par hectare, ou encore, actuellement, une réduction nette totale de 2 MtCO2 d’émissions de GES en France . L’objectif 2020/2030 qu’avait prévu le plan chimie du végétal de 2007 était de multiplier par trois ces productions en 10 à 15 ans. Quoique très ambitieux, cet objectif permet de compter en principe, vers 2025, sur une substitution suffisamment efficace de la chimie du végétal pour réduire les émissions de GES de 6 MtCO2/an environ.

On mesure donc la puissance de « l’amortisseur climatique » qui est du aux biofilières et à la bio-économie. Et cette attractivité est renforcée encore par la capacité de ces filières à créer de l’emploi et à conforter notre indépendance énergétique. Cela justifie notamment la place importante qui est faite à ces stratégies dans les politiques énergétiques et industrielles européennes et françaises (croissance verte; paquet énergie climat, transition énergétique……) , avec le dynamisme des entreprises qui y participent .

En rappelant en outre les externalités attractives nombreuses de ces biofilières (céations nettes d’emplois, réductions des importations, réduction des risques, modération carbone…), on comprend à quel point la bio-économie constitue désormais une priorité d’action majeure pour l’agriculture et la forêt, comme pour les marchés de l’énergie carbonée, des matériaux (dont la construction bois) et pour la chimie. C’est également un champ majeur d’innovation, largement pris en compte désormais par les autorités. Mais c’est aussi, de surcroit, une ouverture profitable et vertueuse vers un futur sobre et renouvelable, facteur de développement . Une question reste posée ? Avec quelle compétitivité ?

Si la compétitivité des produits de la biomasse (comme celle des « renouvelables » en général) est parfois contestée , il faut bien retenir, pour terminer, que la compétitivité dont on parle est celle de produits RENOUVELABLES (qui financent donc le coût de leur propre renouvellement…) . Or, on prétend mesurer cette compétitivité par comparaison avec les performances de produits ou d’énergies conventionnels qui, eux, sont EPUISABLES et NON RENOUVELABLES, et qui plus est sont fortement EMISSIFS de GES… Ces produits conventionnels ne rémunèrent pas, de fait, le coût collectif de l’épuisement de leurs gisements d’approvisionnement! Veillons donc à ne comparer que des choses comparables!

Claude Roy / Max Magrum / CLUB

(Note préparatoire à la conférence sur le Climat COP21)