durable T4

19.05.2016

Vous avez dit durable ?

Le 29 mai 1346, dans son château de Brunoy, Philippe VI de Valois édictait la première réglementation forestière connue en langue française. Il prescrivait que « lesdites forez se puissent perpétuellement soustenir en bon estat ». Cette politique restera une constante dans l’histoire forestière de notre pays, mais elle fut aussi, littéralement, le berceau du concept de « développement durable ».

Aujourd’hui pris en otages universellement, ces deux mots ne sont après tout qu’une bien mauvaise traduction de « sustainable development », déjà cher au vieux Roi Valois.

Selon le rapport Brundtland de 1987, le développement durable doit répondre aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Il sous-tend un développement à la confluence des préoccupations économiques, sociales et environnementales, mais aussi culturelles, des peuples et des territoires.

Et pourtant, les contre-exemples de ces approches vertueuses ne manquent pas, à commencer par les stratégies énergétiques dont nous héritons.

Connaissez-vous par exemple le mystère de L’île de Pâques ? Savez-vous l’origine probable du déclin des civilisations sumérienne et grecque ? Avez-vous entendu parler de l’île fantôme d’Hashima au Japon ?

Dans tous ces cas, et dans tant d’autres, le « bon sens » du développement ne fut pas respecté et les dérives d’une certaine forme de croissance dépendante ne furent pas maîtrisées. La surexploitation des ressources naturelles jusqu’à « l’usure » était en cause. La « banqueroute » de l’opulence économique et culturelle en fut la conséquence, entraînant la « faillite » des sociétés humaines concernées.

Tant va la cruche à l’eau…

L’île d’Hashima est grande comme à peine dix terrains de football. Elle fut exploitée puis surexploitée par les japonais, dès 1890, pour son gisement de houille. Elle devint très vite le plus extraordinaire « phalanstère » minier de la planète, digne des rêves les plus fous de Fourier ! On y trouvait, réunis dans un mouchoir de poche, de quoi travailler, dormir et consommer en quasi autarcie. Une vraie ruche…

Cela n’avait pourtant rien du projet de « cité idéale » qu’avait conçu Claude-Nicolas Ledoux, au XVIIIe siècle, comme écrin pour la saline d’Arc et Senans ! Le Japon n’est pas la Franche Comté…

La population d’Hashima dépassa 130 000 habitants au kilomètre carré dans les années 1950, soit plus de mille fois la densité démographique française. Les structures de vie étaient aussi denses que celles d’un paquebot, et aussi verticales que celles de Manhattan !

Or, dès la fin des années soixante, le Japon choisit de privilégier une économie d’importation énergétique, plus compétitive, et toujours en vigueur à ce jour quoique sans perspectives. La mine ferma !

L’île fut alors abandonnée dès 1973, puis interdite d’accès, laissant en héritage un paysage cauchemardesque de science fiction et l’illusion d’une « civilisation » oubliée, digne du roman « Ravage » de Barjavel.

2 700 ans plus tôt, la civilisation grecque succédait dans l’histoire à l’une des sociétés les plus étonnantes du passé : l’Empire sumérien. Ce peuple vivait il y a plus de 6 000 ans en Mésopotamie, c’est à dire la Syrie, l’Irak et le Liban actuels. Les sumériens sont, en quelque sorte, les véritables précurseurs de notre civilisation.

Ayant fondé leur développement sur l’agriculture et le commerce, avec une dévotion sans limites aux dieux, les sumériens étaient intimement convaincus de l’excellence et du caractère dominant de leur société. S’enrichissant, s’urbanisant, augmentant leur population, ils eurent besoin de plus de viande, pour se nourrir mieux, et de plus de bois, pour construire. Dans l’Épopée de Gilgamesh, leur Roi, qui est le plus ancien témoignage écrit qui nous soit parvenu dans toute l’histoire humaine, il est rapporté que près de 90 % des cèdres du Liban furent exploités en un millier d’années. Dans le même temps le pâturage s’accrut fortement et l’érosion s’amplifia, laissant progressivement, en quelques siècles, une « terre brûlée » et un peuple affamé. Ce fut pourtant ce modèle de « dérapage incontrôlé » que les sumériens exportèrent chez les peuples voisins, et notamment chez les grecs. On peut dire ainsi que la grande civilisation de la Grèce antique prit naissance avec la fin de l’empire sumérien, et sur ses ruines.

Les Grecs, maîtres de la pierre, du métal et du bois reproduisirent à leur apogée les mêmes pratiques et les mêmes excès que les sumériens : trop de démographie, trop d’enrichissement, trop d’élevage et trop d’exploitation forestière ! La barrière anti-érosive des forêts et des pâturages qui protégeait leurs territoires et leurs fleuves se fragilisa, entraînant notamment, en quelques siècles, l’ensablement des ports et par voie de conséquence l’asphyxie du pays. Les grands ports hellènes antiques de Grèce et de Turquie sont presque tous en effet, aujourd’hui, des « fossiles » terrestres reclus à plus de cinquante kilomètres de la mer ! Et Platon écrivait que, comparé au passé, « ce qui subsiste de la Grèce n’est plus que le squelette d’un homme malade où toute la terre fertile a disparu ».

Et l’île de Pâques, enfin, à l’autre bout du monde, n’est-elle pas un raccourci synthétique du destin d’Hashima et de la Grèce antique ? C’est un endroit perdu dans l’Océan Pacifique, à près de quatre mille kilomètres du Chili. On y découvrit au XVIIIe siècle quelques milliers d’indigènes misérables, en conflit permanent au sein même de leurs propres clans, survivant de peu et devenus même anthropophages.

Mais on y découvrit surtout les preuves extraordinaires de leur ancienne civilisation, brillante et développée : plus de six cents statues monolithes de plus de six mètres, les moaïs, à la fois honorifiques et religieuses, dressées sur des plateformes aux alignements ésotériques !

L’histoire est tristement simple mais oh combien édifiante. Les pascuans, plus de 7 000 habitants à leur apogée au XVIe siècle, avaient dû abattre, au cours des siècles, la totalité des arbres de l’île. Il le fallait bien, pourrait-on dire, pour satisfaire leurs multiples besoins mais aussi, et peut être surtout, pour disposer des rondins indispensables au déplacement de leurs énormes statues depuis la carrière d’extraction jusqu’à leurs lieux d’érection. Mais le déboisement de l’île signifia la dégradation rapide du milieu et, finalement, l’extinction de toute vie sociale, économique et religieuse faute de pouvoir construire des habitations, des outils, des embarcations… et de nouvelles statues ! Il en résulta l’appauvrissement collectif de l’île et de sa population, ainsi que de multiples conflits claniques à l’origine de la destruction de la plupart des merveilleuses statues de l’île de Pâques. Telles les découvrirent stupéfaits les premiers explorateurs !

Il y a bien des leçons à tirer de ces trois exemples, car les mêmes types de causes et des effets voisins peuvent venir à l’ordre du jour à l’échelle planétaire. Si la terre et les ressources qu’elle produit et porte sont toujours éminemment précieuses et stratégiques, le pétrole ne l’est pas moins.

Et le pétrole est au crépuscule de son « troisième âge », un siècle après sa « naissance ». Sera-t-il, après les trois exemples précédents, le quatrième exemple d’un vrai moteur de faillite de nos sociétés humaines ?

C. Roy – Le CLUB des Bioéconomistes