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12.05.2016

L’alchimie du végétal

« Il était une fois, bien avant l’ère chrétienne, un petit village romain dans lequel les habitants se vouaient aux sacrifices rituels d’animaux au sommet d’un mont nommé Sapo. Sur le lieu de ce rituel sacré s’accumulaient des graisses animales fondues et des cendres de bois qui, les jours de pluie, s’écoulaient, ruisselaient…

D’année en année, ces résidus rejoignaient les eaux du Tibre au pied du mont Sapo. A ces eaux, miraculeusement moussantes et savonneuses, les habitants associèrent très vite des vertus nettoyantes… » (Suzanne Chénard)

Cette belle légende de la découverte du savon, et de la sapo… nification, aurait bien pu être aussi celle de la naissance de la chimie du végétal. Mais en réalité, le savon avait déjà été découvert et utilisé 2 000 ans plus tôt en Mésopotamie puis en Egypte. Qu’importe, l’histoire est si belle !

En tous cas, elle nous interpelle, tout autant que celle des carburants-bio : et si le végétal pouvait devenir, ou redevenir, la nouvelle source de carbone de la chimie ?

Jusqu’à l’avènement du pétrole, au début du XXe siècle, notre civilisation était « renouvelable » et essentiellement durable, enracinée dans la terre. Dans quarante ou cinquante ans, peut être soixante, le pétrole ne sera plus que le souvenir d’une parenthèse, bien courte, de notre histoire.

C’est donc dès aujourd’hui qu’il faut apprendre la sobriété et trouver des alternatives au « moteur » pétrolier de notre développement, sur le point de s’essouffler.

La biomasse est une de ces rares alternatives, vertueuse, flexible, intelligente, renouvelable, mais limitée… A neuf ou dix milliards, nous devrons à l’évidence nous en nourrir d’abord, avant de nous en chauffer ou d’en « faire le plein ».

Mais la question des priorités dans les usages de la biomasse peut se poser différemment pour les matériaux et la chimie, laquelle n’est après tout qu’une filière « moléculaire » du pétrole !

Consacrer des bioressources à la production d’énergie renouvelable, c’est les détruire, vertueusement certes, mais irrémédiablement. Les consommer comme aliments, c’est également les détruire pour assurer notre propre énergie vitale ! Consacrer par contre des bioressources à la production de matériaux ou de bases chimiques utiles, c’est s’en servir tout en gardant leurs molécules constitutives « en réserve », c’est donc permettre leur éventuel recyclage et c’est, en « bonus », s’autoriser leur transformation ultime en énergie, tout aussi renouvelable et vertueuse.

L’enjeu des biomatériaux et de la chimie du végétal n’est donc pas si anodin dans la perspective de la bio-économie. Si les politiques et les discours actuels sont pour l’essentiel « énergétiques », un « zeste » de réflexion sur les bilans effet de serre et carbone pourrait bien, à juste titre, redonner très vite aux matériaux et à la chimie renouvelables leurs vrais titres de noblesse.

Quoiqu’il en soit, nous n’échapperons pas à des changements profonds de comportement pour réduire nos consommations d’énergie et de matières premières, comme de viande d’ailleurs.

La chimie du végétal peut alors participer à une nouvelle croissance, surtout en France, qui est le premier pays agricole et le deuxième pays « chimique » d’Europe.

La chimie française est d’ores et déjà, aujourd’hui, « nourrie » au végétal pour 10 à 11 % de ses matières premières.

Elle devrait et pourrait l’être à hauteur de 15 à 20 % vers 2030, et bien plus au-delà, accompagnant ainsi, sur la voie du « carbone vert », la progression de son secteur « cousin » des biocarburants. Le réalisme impose néanmoins de rappeler que si le pétrole alimente bien à la fois la chimie et les transports, les carburants en sont trois à quatre fois plus consommateurs que l’industrie chimique !

C. Roy – Le CLUB des Bioéconomistes