sapin

20.12.2017

Joyeux Noël… de la part du CLUB des Bioéconomistes !

Quand il neigeait encore, parfois, l’hiver en Normandie…

Le Havre, le 21 janvier 2052,

Quelle tempête, mon cher fils, force 6 au moins… Cela doit bien être la troisième depuis le début de janvier, sous ce climat de fin d’hiver chaudement moite où toute la végétation rayonne déjà d’un début d’été d’autrefois…

Je reviens à l’instant de Paris en train photo-électrique.

A 70 km/h, c’est une merveille de silence, mais quelle lenteur ! On dirait que tout est redevenu lent, d’ailleurs, sauf la transmission de données par cet écran dictographique d’où je t’envoie mon tendre souvenir.

Ca va trop vite en fait ! Et j’en arrive à regretter ce bon vieux papier blanc, mon stylo, et les retards légendaires de la Poste ! Mais, malheureusement, plus rien de tout ceci n’existe désormais !

J’ai longuement regardé le paysage depuis le train. A part quelques forêts-parcs de loisir aux abords des villes, et les cultures alimentaires bien de chez nous, très productives bien sûr, on voit de plus en plus de « champs de cellulose », comme ils disent, à la place des friches et des vieilles forêts. On en fait notamment cet extraordinaire biocarburant de synthèse qui nous permet, malgré tout, de rouler encore un peu, à plusieurs, dans nos petites voitures allégées à coque organique armée de fibres végétales.

Au fait, j’ai pu me rendre au marché aux puces chez un ami collectionneur, qui m’a montré un bel ensemble de bidons de lubrifiants pétroliers des vieilles marques, vides bien sur, et des bouteilles d’eau minérale intactes, en polyéthylène. Je n’ose pas t’en dire le prix ! J’en ai acheté une, en souvenir ! Et j’ai même trouvé quelques flacons d’essence de collection millésimés : le plus récent datait de 2043 ! Tu te souviens ? C’est l’année où l’on a fermé, à Bassorah, le dernier puits de vrai pétrole… Il y avait la queue crois moi ! Malgré leur prix exorbitant, les gens voulaient absolument en acheter, pour offrir peut être, ou pour raconter un jour à leurs enfants une histoire du genre : « il était une fois, le pétrole »…

Ici, au Havre, tout est redevenu bien plus calme ! J’ai eu du mal à revenir à pied de la gare, en boitant, à cause de ma jambe encore plâtrée de cellulose polymérisée : allons, plus que dix jours et la broche de mon tibia en polylactate sera totalement résorbée. Je pourrai galoper à nouveau ! Je m’en veux d’avoir glissé bêtement, il y a deux semaines, sur cette flaque grasse de gazole végétal à la station agro-service. Pour acheter mes cinq malheureux litres réglementaires, très chers d’ailleurs, et pour m’offrir à peine deux cents kilomètres de liberté, je me suis condamné de fait à vingt et une journées boiteuses !

Quelle chance tu as, toi, d’être en Tunisie !

Malgré la chaleur, je t’envie. Tu es privilégié, sais-tu, grâce à ta fonction officielle de logisticien euro-méditerranéen ! Tu as le droit de prendre ces petits avions légers à propulseurs hybrides, photovoltaïques et bioénergétiques… Je sais bien que dix heures de vol pour rejoindre l’Afrique du Nord peuvent paraître longues, mais quand même, je donnerais cher pour pouvoir moi aussi survoler la grande bleue, comme autrefois !

Où va le Maghreb d’ailleurs ? On dit que les habitants émigrent de plus en plus, depuis qu’il n’y pleut pratiquement plus et que les puits du Sahara et de Lybie sont fermés. C’est dramatique, ce changement de climat…

Ici, au Havre, la première tranche de surélévation des quais est terminée. On craignait qu’ils finissent par être noyés à terme ! Les rares cargos qui apportent les marchandises les plus précieuses peuvent à nouveau accoster sans difficultés !

Te souviens-tu quant le port grouillait de tankers, de porte-conteneurs, de méthaniers, d’éthanoliers ou de grumiers ? Maintenant, avec des permis climatiques de transit à cinq cents euros la tonne de CO2, et avec en outre les contingents de bio-fuel maritime qui sont imposés, tout ce « ballet » intercontinental n’est plus qu’un souvenir…

Tous les pays qui le peuvent se sont plus ou moins repliés sur eux-mêmes, et sur la valorisation de leurs propres ressources, comme avant le pétrole ! Chacun contrôle et exploite en particulier ses terres, avec précaution, pour produire de quoi manger et rouler, mais aussi pour fabriquer ces polymères composites bardés de cellulose, lamellés, souples et indestructibles, qui ont remplacé presque tous les matériaux classiques. Grâce à eux, en particulier, nos petits immeubles-coques résistent désormais sans problèmes aux vents déchaînés de notre atmosphère carbonique !

Au moins, quand je compare avec ce début de siècle, il n’y a pratiquement plus de chômeurs : moins d’énergie, c’est plus de travail pour tous n’est ce pas ? Comment diable nous, les vieux, il y a cinquante ans à peine, avons-nous pu être si aveugles et si égoïstes pour nous « gaver » sans réfléchir jusqu’à la dernière goutte de pétrole, jusqu’au dernier mètre cube de gaz ? Depuis le premier accord de Kyoto, nous savions pourtant bien ce qui finirait par arriver.

On ne vous aura finalement rien laissé d’autre que les terres (heureusement), et ce qui reste de charbon (qui nous empeste) et d’uranium…

Au moins, comparé à la Tunisie, il pleut ici en suffisance et nos paysages hérissés d’éoliennes et de fours solaires verdoient de belles et bonnes cultures, et fourmillent de paysans à la nouvelle mode. Ils sont fiers qu’on les appelle désormais des « moléculteurs » et qu’on les considère enfin à leur juste valeur ! Ils doivent produire, produire plus, produire encore, car c’est plus de dix milliards de terriens développés qui ont aujourd’hui besoin de nourriture, d’énergie et de matériaux, sans compter, et c’est crucial, le problème de l’eau !

La productivité des filières du vivant, si décriée autrefois, est bien redevenue le nerf du développement durable et la condition de votre survie !

Tu sais, j’ai même appris que la Sibérie, dont le climat s’est réchauffé de trois degrés en 100 ans, allait peut être devenir à terme une gigantesque zone de colonisation agro-lignicole pour les peuples migrants du sud, et en particulier pour ceux de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord !

Bio-TOTAL, l’ancien groupe pétrolier, envisage d’y investir d’ailleurs massivement et prépare pour cela sa fusion avec les fameuses Coopératives Agroforestières Unies d’Europe.

Qui aurait pu prévoir cela, ne serait ce qu’il y a vingt ou trente ans ?

Voilà, va au bout de ta mission mon cher fils, car le sud de la Méditerranée a bien besoin du secours de tous pour ne pas finir rapidement en désert !

Il fait nuit. Je vais couper mon écran solaire. J’entends, maintenant que la tempête s’apaise, les éoliennes du port qui ronronnent à nouveau doucement, comme de gigantesques pendules.

Elles me bercent…

Je pense à toi ! Dors bien toi aussi, sereinement, malgré la chaleur.

Et reviens vite me voir quand même. Je te montrerai la jolie combinaison en non tissé auto-climatisé que j’ai achetée à Paris. C’est la dernière mode, confortable, isotherme et renouvelable, puisque tout ou presque doit être renouvelable maintenant !

Si seulement tu étais là plus souvent !

Je te raconterais aussi comment c’était, quand tu étais enfant, en 2022, et qu’il neigeait encore, parfois, l’hiver en NORMANDIE.

C. Roy