poeme fougère

29.05.2017

Il sera une fois… (poème en prose)

Oui, nous aurons besoin de parler bien vite à nos enfants, de leur dire notre espoir et le sens encore possible de leur vie… Avec eux, nous irons scanner le passé pour mieux lire le futur… Avec eux nous pourrons nous rassurer nous mêmes, peut être…

Il était une fois,

il y a quatre milliards d’années,

la Terre !

Il était une fois,

plus de trois milliards et demi d’années plus tard,

de putrides marécages végétaux engloutis,

gorgés de carbone atmosphérique,

comprimés sous les poids géologiques.

Toute une vie fossilisée

en charbon, en pétrole, en gaz !

Il était une fois,

c’était il y a deux ou trois millions d’années,

le premier humain, fragile,

chassant debout dans les savanes !

Il était une fois,

et cela dura longtemps, très longtemps,

près de cent cinquante mille générations,

sur tous les continents :

Des millions d’êtres humains

vivant de la terre, s’en nourrissant,

se chauffant, s’abritant de bois et de végétaux.

Des millions d’hommes

qui, pour leur survie, leur labeur et leur commerce

n’eurent comme source d’énergie

que leurs bras, le vent, l’eau, la forêt,

et des animaux friands de fourrage !

Il était une fois,

et cela remonte à deux siècles à peine :

Le progrès !

Technologie, moteurs, transports, échanges,

modernité d’une civilisation naissante de plus en plus facile,

mais aussi de plus en plus dépendante.

Rien ne fut immédiat.

Les inventions se firent attendre,

le moteur à pétrole et l’électricité,

mais l’homme avait pénétré la caverne d’Ali Baba,

puisant sans retenue dans des trésors de combustibles fossiles

plus anciens que les dinosaures.

Tout, dans cette caverne, semblait gratuit et inépuisable !

Il était une fois,

je m’en souviens,

il y a cinquante ans à peine :

La vraie révolution technologique,

le village planétaire, la mondialisation,

la culture du déchet et l’énergie facile !

Encore, de plus en plus, toujours plus d’énergie,

pour manger, pour produire,

pour concevoir le moindre de nos objets,

pour se déplacer, pour communiquer…

Pour vivre chaque instant.

On inventa l’énergie nucléaire !

On inventa l’énergie « presse-bouton » !

Et pourtant,

deux tiers encore des sept milliards d’êtres humains

dépendent toujours essentiellement de la terre, des plantes, du bois et du vent

pour survivre et se développer,

comme nous même il y a quelques siècles…

Voilà !

Ce compte de fées d’une humanité conquérante, prodigue de l’énergie fossile puisée dans les entrailles de la Terre, prend fin.

L’inépuisable à bien un terme et c’est un futur fini qui s’annonce.

Nous utilisons chaque jour autant d’énergie que nos lointains ancêtres en consommaient en 500 ans !

Notre civilisation boulimique n’est pas durable car les principales ressources qui en fondent le développement sont épuisables…

Alors, ce futur ? 50 ans ? 100 ans ? Peut être plus ?

Combien de temps encore, nous, les cigales du développement, pourrons nous chanter ?

Quels miracles technologiques pourrons-nous invoquer pour retarder les fatales échéances ?

Quel sera le prix à payer pour l’effet de serre, cette « monnaie de la pièce » climatique que nous rend la planète Terre pour avoir voulu, en deux siècles, brûler et rejeter dans son atmosphère, comme un feu d’artifice éphémère, le carbone végétal fossile accumulé sous terre en 100 millions d’années ?

Il sera une fois…

demain, en 2050, en 2080, qu’importe !

C’est bien demain,

et nos enfants, dans la tourmente qui s’annonce,

liront ces lignes à leurs propres enfants.

Que penseront-ils de nous, les cigales ?

Il sera une fois,

9 ou 10 milliards d’êtres humains sur cette Terre !

Ils seront asiatiques, africains ou sud-américains pour l’essentiel.

Ce sera un maximum, nous dit-on,

avant la décrue démographique annoncée pour le XXIIe siècle !

L’humanité vieillira,

payant très cher nos politiques familiales malthusiennes.

Il faudra pourtant la nourrir, cette humanité,

sur des terres agricoles raréfiées,

érodées, malmenées par le changement climatique.

Il faudra nourrir ces humains,

que nos facilités de vie auront incités à manger toujours plus de viande et de laitages

et toujours moins de protéines végétales,

avec au bilan trois à sept fois plus d’espaces agricoles mobilisés

pour le même apport alimentaire protéique et énergétique !

Il sera une fois,

la terre, pourtant,

la meilleure, avec toute l’eau, tous les fertilisants

et tout l’ensoleillement nécessaires.

Cette terre qui ne pourra donner que ce que la photosynthèse peut donner :

20 ou 30 tonnes sèches annuelles de production totale par hectare ;

des grains, de la paille, du bois, des fruits, des légumes,

rien de plus pour 10 milliards d’hommes !

Il sera une fois,

à la même époque,

au milieu de ce siècle,

un affreux constat,

un douloureux réveil

annoncé dès aujourd’hui dans un silence assourdissant :

L’épuisement fatal des ressources pétrolières,

de toutes les ressources pétrolières…

puis des réserves gazières avec un léger sursis,

puis la fin du charbon et de l’uranium enfin !

Il sera une fois,

notre civilisation ainsi privée du presse-bouton énergétique,

étourdie face à l’idée même d’un retour en arrière possible de trois siècles.

500 ou 1000 dollars le baril, ou plus ?…

A qui, à quel usage seront réservées les dernières gouttes d’or noir

sous les climats déréglés d’une atmosphère carbonique ?

Il sera une fois,

La quête d’un sursis ou de solutions de sauvetage,

nucléaires bien sur, en attendant la mythique fusion,

mais aussi bio-énergétiques, solaires ou éoliennes,

et surtout, incontournablement,

la course à la sobriété, enfin…

Une sobriété subie, imposée, rationnée, intransigeante,

à force de sentir le danger au plus proche après avoir tant rêvé…

Oui…

Mais en 2050 ou en 2080, qu’importe, 10 milliards de terriens, vieillis et majoritairement urbanisés, continueront de se presser aux portes du développement. Toujours plus, toujours mieux, et l’on se disputera l’eau et les derniers puits d’hydrocarbures. Et l’on ira conquérir les derniers espaces. Et l’on migrera pour de la terre, fondamentale, ou pour de l’eau, comme autrefois…

Il leur faudra beaucoup d’intelligence et de courage à ces survivants de la croissance, à ces veufs du pétrole ! Beaucoup de terres et de forêts aussi, à travailler, à faire produire…

De la terre pour manger. De la terre et des forêts pour le bois et les fibres, pour lire, se chauffer, construire.

De la terre et des forêts pour reproduire aussi, avec l’or vert du végétal, mais sans pétrole, un peu de carburants, de matériaux, de plastiques, de composites, de lubrifiants, de solvants ou d’énergies biologiques et renouvelables !

Qui écoutera alors la voix des opposants du siècle, des égoïstes, des « bo-bos », des maniaques du « NIMBY ? Que vaudra la prétention du luxe irresponsable, du « tout qualitatif » et même du « bio », devant un Monde redevenu quantitativement « fini » pour neuf ou dix milliards d’humains insatisfaits ?

La terre, finalement, sera devenue si rare et si précieuse face à tous les besoins primaires, ardents et concurrents des hommes, qu’il faudra finir par compter, par hiérarchiser, par choisir, par arbitrer, par rationner, tout en intensifiant toujours l’agriculture et la sylviculture.

La fin du siècle verra renaître un nouveau pouvoir, celui des terriens, les agriculteurs et les forestiers. Elle verra aussi s’évanouir l’illusion des « droits à la facilité » dont se targuent nos « bo-bos » citadins, droits que seule une énergie abondante et bon marché permet encore aujourd’hui de sembler satisfaire… pour certains.

Il sera alors une fois,

La nouvelle mode annoncée d’un XXIIe siècle durable !

Pourquoi pas ?

Pourquoi pas en effet, pour peu que la raison, la modestie et le bon sens reprennent le pouvoir.

Pourquoi pas, pour peu que la bioéconomie s’impose et nous réapprenne ses fondamentaux.

Mais au fait… est-il encore temps de freiner ?

C. Roy – Le CLUB des Bioéconomistes